Excerpt for Zandoria by Serge Genest, available in its entirety at Smashwords

Zandoria

Roman fantasy/aventure

Par Serge Genest

93 ½ Sauriol, Québec, P.Q., Canada, G1E 3G9

Internet : sgenest@mediom.qc.ca

Droits réservés 2010

ISBN 978-2-923889-03-0



Chapitre 1

L’exil

Il faisait jour sur les hauts plateaux du Lotak, province la plus septentrionale de Zandoria. Hormis quelques monticules de faibles dimensions, le massif central s'étendait, insipide, sur des centaines de lieues jusqu'aux Monts Édrilad formés de pics vertigineux. Au cœur de cette immensité hivernale, le vent soufflait en puissantes rafales glacées, ce qui rendait la progression des trois voyageurs encore plus harassante. Lardis tira sur les rênes de sa monture. Son monkot, bipède massif et cornu, désapprouva le geste par un grognement sourd et piétina le sol durci, avant de s’immobiliser devant un cours d’eau à demi gelé. L’animal finit méanmoins par se calmer et commença à boire au ruisseau.

Dans le ciel, Neok, le plus grand des deux soleils qui éclairaient ce monde telle une gigantesque braise ardente, teintait de rouge la contrée ensevelie sous une épaisse couche de neige. Accompagné de ses deux domestiques originaires des plaines arides du Lihan, Lardis avait quitté Ekja une semaine plus tôt, avec tout le nécessaire à son confort. La région montagneuse de l’Urnak au loin, ne lui paraissait plus aussi digne d’intérêt qu’au moment de son départ. Encore une fois, il tenta de se persuader que cet exil serait une partie de plaisir et une occasion de faire de nouvelles rencontres. Mais il n’arrivait toujours pas à se convaincre que celui qui l’avait contraint à quitter les appartements douillets de son palais, le prince Yorg, l’avait fait pour son bien et non par esprit de vengeance.

Seidj Haejim et sa sœur Isham s’approchèrent du cavalier plongé dans ses réflexions - le premier conduisait un chariot couvert de peaux de bêtes cousues ensemble, la seconde montait un puissant monkot femelle. Seidj ajusta sa cape de fourrure sur ses épaules tombantes et sauta à regret dans la neige molle. Le frêle domestique, embourbé jusqu’à mi-cuisse, peina jusqu’à son excentrique maître vêtu d’une chaude casaque, d’un ample pourpoint bleu ciel, d’une culotte lacée sur les côtés et d’une paire de bottes fraîchement cirée. Quant à Isham, un rictus amusé sur sa figure rougie par le froid, elle observait le désarroi de son frère, qui dut patienter un bon moment avant que l’Ekjalien daigne enfin se tourner vers lui.

- Maître, pourquoi nous arrêtons-nous? Demanda Seidj avec un mélange de respect et de crainte. Nos montures n’ont pas besoin de repos, et il est trop tôt pour dîner. Seriez-vous indisposé?

- Son royal postérieur est sans doute endolori? Lança Isham avec une pointe de dérision dans la voix. Ou est-ce plutôt ses cors aux pieds qui le font souffrir? Je ne saurais le dire. Mais soit certain qu’il va te réclamer le soulagement immédiat de ses maux. L’esclave mâchouilla une de ses racines au goût amer et boutonna son manteau gonflé à la manière d’une voile de bateau par la bourrasque.

Lardis s’efforça de ne pas répondre aux railleries de celle qui, dans cette aventure fortuite, lui servait de garde du corps, et concentra son attention sur un secteur situé au nord-est de leur position, à la recherche des silhouettes aperçues une heure auparavant. Ses serviteurs lurent de l’appréhension dans son regard gris sans que cela les affecte outre mesure. Il leur parla d’une voix forte, qui couvrit un instant les hurlements du vent dans la steppe.

- Je crois que nous sommes suivis, dit-il sur un ton qui se voulait tout de même rassurant. Il tassa les boucles blanches qui masquaient son visage et plaqua une main gantée sur son front barrée d’une ride profonde. Seidj et Isham l’imitèrent et regardèrent dans la direction indiquée.

- Peut-être s’agit-il de caravaniers? S’écria Isham, sans cesser d’observer l’horizon. Nous sommes sur la route de Rigza, la cité la plus prospère de toute la région. Il est donc tout à fait normal de croiser des gens par ici. Si vous voulez mon avis, Maître, ce sont des Lehtoniens avec une pleine cargaison de Djiids. La fourrure argentée de cette bête sauvage est très appréciée par nos voisins du sud.

- Ils voyagent trop vite pour des types encombrés de marchandises. D’ailleurs, ce n’est pas dans les habitudes des caravaniers lehtoniens de se déployer de cette manière. Je parierais sur un groupe de chasseurs gottris et, à ce qu’il me semble à cette distance, ils cherchent à nous encercler.

- Les Gottris? Répéta Seidj qui déglutit avec difficulté. Vous ne parlez pas de ces stupides barbares qui se nourrissent de cadavres? Isham ajouta, incrédule.

- En êtes-vous certain, maître? Que fabriquent-ils si loin au sud? Je croyais qu’ils ne s’éloignaient jamais de la côte.

- Dans tous les cas, je doute fort que ce soit pour une visite de courtoisie. Cela ressemble à une tentative d’encerclement et si nous restons plantés là comme des imbéciles, nous servirons de repas à ces sauvages avant la fin de la journée!

Seidj regagna en toute hâte son chariot, bousculant au passage les deux robustes Monkots qui fouillaient la neige avec leur museau. Nullement dérangés, les imposants bipèdes continuèrent de frapper le sol durci avec leurs sabots coupants comme des rasoirs, en quête de jeunes pousses de Béridone ayant échappé aux oiseaux durant l’été. Le serviteur serra les lanières de cuir entre ses doigts et attendit l’ordre de repartir, aussi immobile qu’un roc, malgré la peur qui lui retournait l’estomac.

- Je suggère que nous obliquions vers Rigza, intervint Isham. Elle grimpa sur sa selle avec une agilité surprenante et caressa l’encolure mordorée de son Montkot. Selon mes estimations, elle se trouve à moins de cinq jours de route. C’est-à-dire bien plus près que notre actuelle destination dans l’Urnak. L’Ekjalien acquiesça d’un signe de tête.

- Excellente idée! Mon oncle Trendil attendra notre arrivée. Je pourrais même dire que je suis soulagé de ne pas revoir tout de suite cette brute inculte.

- Comme les Gottris voyagent à pied, nous devrions pouvoir les semer sans trop de difficulté. En particulier, si nous forçons l’allure de nos montures.

- Et s’ils nous rattrapent, poursuivit l’aristocrate, une main sous son épaisse casaque de laine, j’ai apporté de quoi me défendre…





En fin de matinée, Jaol, le second soleil de Zandoria, apparut dans le ciel, au-dessus des monts Orkus. L’astre d’un blanc bleuté, contrairement à son grand rival Neok, réchauffa aussitôt l’atmosphère de sa douce lumière. Dans les régions plus méridionales, la chaleur y était maintenant insupportable, mais ici, dans les lointaines steppes du Lotak, elle permettait aux habitants de souffler un peu et de vaquer à leurs occupations, sans risquer de mourir de froid. Par malheur, ce répit dans leur lutte quotidienne contre un environnement hostile ne durait jamais très longtemps. Car la course céleste du petit soleil ne prenait en tout et partout que cinq petites heures.

Sur son chariot, les jambes endolories par les bosses et les trous de la route, Seidj ruminait de sombres pensées. Les chauds rayons de Jaol avaient rendu la neige collante, et les déplacements de ses Monkots en furent ralentis. À plusieurs reprises, le domestique dut se résoudre à demander l’aide de sa sœur afin de dégager le chariot surchargé de marchandises. Tout en jurant contre les aléas de la route, il ne comprenait pas pourquoi son maître paraissait si confiant dans les circonstances. L’aristocrate, d’un calme sibyllin, se comportait comme s’il s’agissait d’une simple promenade dans le domaine familial de son père et grignotait des gâteaux secs. La menace grandissante des Gottris - ceux-ci gagnaient du terrain depuis le début de cette poursuite et se trouvaient à moins d’une lieue – n’affectait en rien sa bonne humeur.

Lardis les précédait d’une vingtaine de coudées et observait l’horizon à intervalles réguliers. L’aristocrate se rendit à l’évidence qu’il ne pourrait distancer ses poursuivants et qu’il n’atteindrait jamais Rigza en un seul morceau. Il lui en coûtait de devoir utiliser un de ses précieux didjis. En toute logique, ils ne sauraient vaincre à eux trois une bande de sauvages armés jusqu’aux dents.

L’Ekjalien invita son garde du corps à s’approcher par un geste de la main. Isham délaissa sa position sur le flanc gauche et commanda à son Montkot d’avancer dans sa direction. L’animal exécuta une série de sautillements caractéristiques et s’approcha en renâclant. Sa ressemblance avec son frère devint frappante dans la lumière: même regard intelligent, même chevelure d’un noir de jais, même nez busqué, même sourire enjôleur et même teint sombre des gens du sud. Leur grandeur et leur musculature différaient toutefois. Isham, de deux ans l’aînée, dépassait son frère d’une tête.

Dès sa jeunesse, celle-ci avait aussi pris l’habitude de porter des vêtements d’hommes (ce qui était plutôt inhabituel aux yeux de plusieurs, mais personne n’osait critiquer ouvertement ses goûts vestimentaires) et de coiffer ses longs cheveux de curieuses façons. Son intérêt marqué pour les activités physiques - la lutte et la course étant ses préférées - avait fait d’elle une femme agile, vigoureuse et sûre d’elle-même. Dans sa maisonnée, parmi les guerriers les plus accomplis, rares étaient ceux qui pouvaient se vanter de la surpasser dans l’un ou l’autre de ces domaines. Quant à Seidj, son aspect maladif révélait son goût pour les choses paisibles de l’existence et celles exigeant un minimum d’effort comme la lecture, le jardinage et les collections d’objets aussi inutiles que laids. Leur différence se situait également au niveau de leur tempérament. Autant Seidj était dévoué et sérieux, autant sa sœur pouvait être arrogante et imprévisible. Outre cela, leur loyauté à tous les deux ne fut jamais remise en question durant les douze années passées à son service.

Une pareille situation était une première dans la vie de l’Ekjalien. S’il désirait s’en tirer sain et sauf devant l’attaque imminente des Gottris, il devait se montrer prudent et avisé. Sinon, que penserait sa famille s’il se faisait tuer? Lardis jugea le moment d’agir contre ses poursuivants venu. Encouragé par la présence de son arme secrète, la tête haute et certain d’avoir fait le meilleur choix possible dans les circonstances, il s’adressa à ses serviteurs. Une expression résolue imprégnait son visage juvénile.

- J’ai sous-estimé leur endurance à la course et leur détermination à nous capturer, commença-t-il. Nous nous sommes désormais à portée de leurs jingas que certains disent capables de décapiter une personne à près de cent coudées. Son menton volontaire pointait vers la troupe de chasseurs qui accouraient dans leur direction.

- Que voulez-vous que nous fassions? Isham et moi pourrions les combattre? Assura Seidj, peu convaincu par ses propres paroles. Sa main sortit une fronde et des billes en acier d’une sacoche rattachée à sa ceinture par un lacet. Son regard implorant chercha celui de sa sœur aînée et attendit son approbation. Celle-ci ne vint pas. Le ton de l’Ekjalien se fit compatissant.

- Mon pauvre petit Seidj, tu es si naïf. Trois personnes, aussi courageuses fussent-elles, ne peuvent par grand-chose devant une horde de brutes sanguinaires.

- Pourquoi ne pas négocier notre liberté? Leur chef sera peut-être intéressé par un coffret de perles orkaliennes ? Nous en avons suffisamment et… Lardis coupa la parole à son serviteur qui baissa la tête par dépit. À ses côtés, Isham, silencieuse, but une gorgée de Senjo à l’outre suspendue à sa selle. Le breuvage épicé, aromatisé aux baies de Cahum, provoqua une sensation agréable dans sa bouche et au fond de sa gorge.

- Il est hors de question de leur donner quoi que ce soit! Je préfère affronter ces stupides barbares à mains nues plutôt que de me séparer d’un seul de mes biens.

- Alors, nous sommes perdus…

- Reprends-toi, Seidj. Je ne suis pas homme à abandonner aussi facilement devant les épreuves placées sur ma route par les dieux. J’ai en ma possession de quoi leur faire passer le goût de se frotter au fils aîné d’un célèbre prince du Lotak.

- Mais maître, vous venez de nous dire à l’instant que nous ne pouvons rien contre eux. J’ai du mal à vous suivre. L’aristocrate ouvrit le sac de toile dissimulé sous son manteau et leur montra son précieux contenu. Quelques secondes plus tard, il s’esclaffa devant la mine hébétée de ses serviteurs.

- Qu’est-ce que cela, Maître? Questionna Seidj, les yeux exorbités. On dirait les œufs d’un Ojzu à gorge jaune…

- Que voulez-vous que nous fassions avec ça? Les lancer à la figure de nos ennemis? Ironisa Isham. Lardis, trop fier et trop content de lui-même, ne tint pas compte de l’impertinence de sa domestique.

- Ce sont des Didjis!

- Des Didjis? Les yeux noirs du domestique fixaient toujours le contenu du sac. Il se mit à réfléchir. Ce nom lui rappelait quelque chose, mais sa mémoire lui faisait défaut. Seidj sauta en bas de son chariot et ramassa son chapeau de feutre qu’une bourrasque venait d’arracher de sa tête. Il secoua le bonnet sur sa cuisse avant de le remettre à sa place.

- Mes amis, ce que vous voyez nous permettra de vaincre nos poursuivants sans les combattre. Mon grand-père, Norleg le Juste, a dépensé une fortune afin d’obtenir quelques-uns de ces rarissimes œufs et me les a offerts sur son lit de mort. De la tristesse traversa le regard de l’Ekjalien.

- Et à quoi cela sert-il, Maître? Intervint Seidj, penaud. Les Gottris se rapprochaient dangereusement et la peur secouait tout son être. Il faillit fuir, abandonnant ses amis à un sort tragique, mais il se contrôla au prix d’un effort qui exigea toute la volonté dont il était capable.

- Selon ce que m’a appris mon grand-père, enchaîna Lardis, chacun de ces Didjis contient une âme tourmentée. Une horrible créature appelée Verlox et engendrée par Voranis, le gardien des Abîmes, les pondrait une fois par an dans les vastes plaines marécageuses du Sarnak. Une légende raconte notamment que le dieu difforme envoie son fidèle compagnon déposer ses œufs dans le monde des vivants par défi envers Gorn qui, jadis, l’enchaîna dans le Royaume des Morts. Apparemment, le maître des Cieux ne supportait pas son incommensurable laideur et préférait l’éloigner de sa demeure céleste.

- Je ne vois pas très bien ce qu’une âme humaine enfermée dans un œuf, même s’il est d’origine divine, peut faire contre des guerriers assoiffés de sang et équipés de jingas et de lances. Lorsqu’il est question de combattre ses ennemis, à mon avis, rien ne pourra jamais remplacer un arc ou une épée.

- Tu te trompes, Isham. Il y a longtemps que les gens civilisés ont cessé d’employer des armes grossières et archaïques dans leurs conflits. Ces êtres invisibles valent bien à eux seuls une cohorte entière de combattants disciplinés, crois-moi.

Devant l’urgence de la situation, Lardis coupa court à la conversation, descendit de son Monkot, remit ses guides à Seidj et se posta sur une petite élévation, bien à la vue. Avec d’infimes précautions, il sortit un Didjis à la coquille zébrée de rose, de noir et de vermillon et attendit, son regard dirigé vers le nord. Isham, qui ressentait l’excitation de la bataille, se posta sur le monticule.

Comme tous les habitants du Lotak, Lardis était grand, musclé et avait le teint pâle. Sa chevelure bouclée tombait avec lourdeur sur ses larges épaules, et comme tous ceux de sa famille, il exhibait fièrement un menton carré et des yeux gris acier rappelant un ciel d’orage dans les lointaines contrées nordiques. Un tumulte retentit soudain devant eux. Les joues de l’esclave s’enflammèrent à la vue de la trentaine de Gottris dévalant une butte, sur sa droite. Leur visage anguleux, leur front large surplombant deux petits yeux ténébreux enfoncés profondément dans leur orbite, leur peau d’un blanc laiteux couverte de cicatrices et de signes magiques, inspiraient l'épouvante à quiconque osait les observer de près.

Isham empoigna son cimeterre et le leva au-dessus de sa tête, déterminée à mourir honorablement. La lame courbée luisait d’un éclat étrange dans le clair-obscur qui prenait désormais divers tons de rouille et d’acajou suite au déclin de Neok dans le ciel. (Jaol avait disparu à l’est, dix minutes plus tôt). Alors que l’esclave se préparait à défendre la vie de son maître avec toute la hargne et avec toute l’énergie dont elle était capable, Lardis brisa la fragile coquille d’un premier Didjis.

Un être impalpable et diaphane se matérialisa alors dans la steppe. La charge fut stoppée net et un grand nombre de guerriers s’écroulèrent dans la neige, le regard vide. Aucune blessure n’était apparente sur leurs corps inertes. Un tiers des Gottris périrent avant de comprendre ce qui se passait, les autres s’immobilisèrent et cherchèrent en vain l’origine de ce prodige.

Les trois voyageurs assistèrent, en retrait, au combat inégal des barbares contre un ennemi invisible et vif comme le vent. Voyant que l’escarmouche touchait à sa fin, Lardis se prépara à partir lorsqu’un second groupe de guerriers, surgit de derrière un assemblage de blocs erratiques, leur tomba dessus à l’improviste. Cette fois, il n’eut pas le loisir de se préparer à l’assaut et résista de son mieux à la multitude de mains osseuses qui tentaient de l’agripper. Il n’eut la vie sauve que grâce au courage et à la rapidité d’exécution de Isham qui se fraya un chemin jusqu’à lui à coups de cimeterre et au prix d’une violente bousculade.



Momentanément tirés d’affaire, Isham et Lardis assistèrent ensuite au pillage de leur chariot. Sans hésiter, ils coururent prêter main-forte à Seidj, débordé par six brutes vêtues d’un pagne de fourrure, malgré le froid. L’aristocrate résolut d’utiliser un autre de ses inestimables Didjis. Le Cogneur prisonnier à l’intérieur de l’œuf moucheté de violet et de safran, beaucoup moins puissant que le Pétrificateur utilisé un peu plus tôt, fut tout de même utile à leur cause. Car les attaques de l’esprit frappeur leur donnèrent l’occasion de fuir vers un monticule de granit, seul refuge possible à des lieues à la ronde.

Les Gottris malmenés, roués de coups, brutalisés et poussés dans la neige par un ennemi intouchable se dispersèrent dans la plaine enneigée sans demander leur reste. De la cinquantaine de l’attaque initiale, il ne restait maintenant qu’une douzaine de guerriers en mesure de poursuivre la lutte. Postée sur le côté d’un rocher en forme de champignon, Isham remarqua un fait inquiétant et avança vers son maître qui sursauta à son approche.

- Tu m’as fait une de ces peurs, Isham. Attendons ici que le Didjis termine son travail. Si tout se passe bien, nous serons débarrassés de ces foutus mangeurs de cadavres en moins de deux et nous pourrons reprendre notre route avant la tombée de la nuit.

- C’est de cela que je voulais vous entretenir, Maître, dit-elle en se mordillant la lèvre inférieure. Elle enleva le caillou pointu qui lui labourait le dos et plaça son arme à portée de main.

- Même si je trouve fâcheux d’avoir sacrifié un autre de mes précieux œufs pour sortir ton imbécile de frère du pétrin, n’est-ce pas une façon admirable de vaincre ses ennemis? Qui plus est, moins risquée?

- J’en conviens. Cependant, vous ne nous avez pas expliqué ce qui arrive quand ces âmes tourmentées n’ont plus de créatures à affronter. Un doute s’afficha sur les traits réguliers de l’Ekjalien.

- En réalité, je n’en sais trop rien. C’est la première fois que je suis obligé de m’en servir et je souhaite que cela soit la dernière. Le plus important, c’est que cela fonctionne admirablement.



Isham prit la main de Lardis dans la sienne et le mena à un endroit où ils purent épier les faits et gestes de leurs assaillants. À leur comportement - certains fouillaient le chariot en quête de marchandises, d’autres suivaient les traces de pas laissés dans la neige lors de leur fuite - ils comprirent qu’ils auraient bientôt de gros ennuis.

- Par le chariot de feu de Torn, où sont-ils passés? Lardis plongea son regard dans celui de sa belle esclave qui détourna aussitôt le sien. Isham, que la proximité de l’aristocrate rendait très nerveuse, se concentra sur des choses plus urgentes.

- Nous en discuterons plus tard. Nous sommes toujours à quatre contre un et il ne sera pas aisé de se débarrasser des cinq qui s’approchent de nous en ce moment même par la droite. Vous devriez utiliser votre dernier Didjis. Cette fois, ce sera la bonne, j’en suis certaine…

- Je refuse de gaspiller mon dernier oeuf. D’ailleurs, il nous sera d’aucune utilité dans notre situation. Il s’agit d’un modeste Tourmenteur qui s’attaque à une seule personne à la fois et son efficacité se vérifie que sur une longue période. Je t’en prie, dépêche-toi de trouver un meilleur plan ou nous sommes cuits!

Dans son coin, Seidj se désintéressa de la menace des guerriers, captivé par des marques insolites. Ce qu’ils avaient pris au premier abord pour un empilage de blocs de granit tombés les uns sur les autres s’avéra être, dans les faits, une sorte de vestibule. Ses doigts caressèrent les entrelacs gravés dans la pierre comme si une force inouïe l’attirait au-delà de ce lieu, irrémédiablement. Sans pouvoir l’empêcher, l’esclave pencha ensuite sa tête vers l’avant et souffla sur les motifs entrelacés. Une note cristalline, semblable à celle d’un carillon, s’éleva soudain dans la plaine tandis que le sol s’ouvrait sous les pieds du serviteur trop curieux et l’aspirait avec violence. Moins d’une seconde plus tard et par bonheur pour lui, il fut rejoint dans le gouffre par ses compagnons.

À leur réveil, la désagréable sensation d’être allongés depuis des jours entiers sur une surface dure s’immisça dans l’esprit des voyageurs. La première sur pieds, Isham massa ses muscles endoloris et alluma une bougie à l’aide d’un silex. Les murs d’un beau jaune doré de l’antique édifice s’illuminèrent autour d’eux, révélant quelques-uns de ces secrets.

- Quelqu’un sait comment nous avons abouti ici. Questionna Lardis, les yeux rivés sur l’immensité du plafond. D’une main, il remit de l’ordre dans ses vêtements froissés et, de l’autre, vérifia l’état de son dernier Didjis. L’œuf ne paraissait pas avoir souffert de la chute et il en fut soulagé. Il entreprit de faire quelques pas afin de faire disparaître le fourmillement dans ses jambes.

- Maître, je ne me souviens seulement d’avoir plongé dans le vide, puis plus rien, assura Isham.

- Et toi, Seidj? Il attendit une réponse qui ne vint pas. Le domestique était étendu sur le sol, ses courtes jambes repliées sur son ventre. Maintenant, lève-toi! Cette comédie a assez duré, dit-il en lui assénant un solide coup de pied dans les côtes. Isham s’interposa, les mains sur ses hanches dans une attitude indignée.

- Vous êtes injuste avec lui. Vous savez très bien qu’il n’existe aucun serviteur plus dévoué dans tout le Lotak. Il est un peu secoué par les événements, voilà tout.

- Alors, aide-le à se relever. Nous devons quitter cet endroit au plus vite. Je perçois des bruits suspects et cela ne présage rien de bon.

Les trois compagnons fouillèrent les lieux en quête d’une issue. Des voix faibles, semblables à un écho sinistre, parvenaient à leurs oreilles. Ils conclurent que les Gottris ayant survécu à l’échauffourée étaient toujours à leur recherche, quelque part au-dessus, et s’impatientaient de ne pas les trouver. Ce fut Seidj qui trouva l’issue. Inspiré par ce qui lui était arrivé à l’extérieur du sanctuaire, il gonfla ses poumons et dirigea son souffle sur un entrelacs. Le contour d’une porte dérobée apparut dans la paroi, près d’un alignement de colonnes. Lardis interrogea son jeune serviteur sur ce qui l’avait poussé à agir de la sorte, soupçonneux.

- Comment as-tu su qu’il te suffisait de souffler sur ces étranges dessins pour faire apparaître une porte? Les joues brunes de l’esclave prirent une teinte rosée sous son regard insistant.

- C’est un accident, Maître.

- Ce que tu as fait défit l’entendement et ne peut-être, en toute conscience, imputé au hasard. Tu me caches quelque chose, je le sens. Parle! Je t’écoute!

- Je vous jure, c’est un simple accident. Reprit-il avec un peu plus d’assurance. Ses yeux noirs tournaient et se retournaient dans leur orbite.

- Cesse de me mentir, sinon je dis à ta sœur de te fouetter, ajouta-t-il, inflexible. Isham tressaillit. Elle ne pouvait en croire ses oreilles. Comment pourrait-il exiger d’elle une chose aussi ignoble? Sa loyauté irait-elle jusqu’à faire du mal à un membre de sa propre famille? Elle serra les dents, en proie à une vive colère.

- Vous le terrorisez. Maître. La manière dont il a découvert cette porte dérobée est-elle importante?

- Tu as raison. Pardonne-moi. Mon intuition me dit que ton frère ne nous a pas tout raconté. Je ne sais toujours pas quel prodige nous a conduits dans cet endroit et je n’aime pas du tout ça.

La porte dérobée, sans mécanisme apparent ni poignée, résista un long moment à leurs investigations. Une fois de l’autre côté, ils débouchèrent dans un passage couvert de la même matière luminescente aperçue plus tôt. Comme la fois précédente, leur bougie en déclencha l'embrasement immédiat et ils purent poursuivre leur route sans craindre de se faire surprendre. Isham prit les devants, suivie à dix pas derrière par Lardis et, encore un peu plus loin, par Seidj. Le corridor emprunté, d’une longueur interminable, se révéla vite ennuyeux. Deux faits troublants leur donnèrent matière à discussion et leur permirent de briser la monotonie du trajet.

- Ne remarquez-vous rien? Interrogea Lardis au bout d’un certain temps. Il avait retiré sa lourde casaque de laine et l’avait confié à son serviteur qui la transportait sous son bras gauche avec le reste de leurs maigres affaires.

- Non, répondit Isham qui suspectait un mauvais tour de la part de son maître. Elle n’avait rien perçu d’inhabituel depuis leur départ: ni traces de pas, ni signes d’une quelconque présence humaine. Dans son entourage, son sens de l’observation était réputé et elle se sentait idiote de n’avoir rien vu.

- Moi si, confia Seidj en se grattant le nez.

- Ah oui? J’ai cru un instant que tu avais décidé de ne plus m’adresser la parole. Je suis impatient d’entendre ce que tu as à dire. Son froncement de sourcils laissait paraître son désarroi.

- J’ai effectivement noté quelques faits troublants depuis notre arrivée. Si, comme nous le supposons, nous avons atterri dans une sorte de sanctuaire abandonné depuis des siècles, je me demande pourquoi il n’y a aucune trace de poussière sur le sol et les murs.

- Je constate que toutes ces années à t’instruire et à te prodiguer mille et un conseils ont finalement porté fruit, dit-il amusé. Quoi d’autre?

- Et bien, Maître, tout ici me semble si parfait, si incroyablement parfait.

- Que veux-tu dire par là? Explique-toi.

- En fait, je n’ai jamais rien vu d’aussi impressionnant de toute mon existence. Par comparaison, le temple de Gilmaris, considéré comme la plus grande merveille de notre civilisation, ferait office de bicoque crasseuse à ses côtés. Ceux qui ont bâti ce sanctuaire secret étaient des êtres exceptionnels, à ne pas douter.

- Pour une fois, je suis de ton avis. Je commence à croire que cette construction remonte à l’époque des Érymms…

À l’évocation de ce nom, l’esclave originaire des plaines désertiques du Lihan se troubla. Tous les habitants de Zandoria savaient que les Érymms étaient de puissants mages ayant vécu à une époque lointaine où les hommes et les bêtes n’avaient pas encore été engendrés par les dieux. La magie y était commune et, surtout, prodigieuse. Depuis leur mystérieuse disparition, les secrets de leur pouvoir sur les choses avaient été perdus et oubliés depuis des lustres.





Les trois compagnons débouchèrent, peu après cette discussion, dans une seconde salle, aux dimensions comparables à la première, mais de forme ovale et sans colonnades. Tout au fond, apparut un bas-relief fait d’une matière opaque dont le bleu contrastait avec la luminosité dorée émise par les cloisons. Lardis, admiratif, s’attarda longuement sur les détails de la sculpture pendant qu’Isham et Seidj cherchaient, de leurs côtés, une issue.

L’artiste y avait représenté la création du monde et la naissance des dieux. Lardis y distingua notamment le géant Hormus le jour où, affamé, il dévora tout ce qui se trouvait sur sa route. Ainsi, montagnes, forêts, lacs et rivières furent engloutis comme s’il s’agissait de viande et de vin. Dans une autre section, on pouvait voir jaillir, de l’énorme bouche du géant, trois êtres de lumière connus sous les noms de Gorn, Nébus et de Quân. Tout à côté, il reconnut la scène dans laquelle Gorn, jaloux de la puissance de son père et de son pouvoir sur toutes choses, tua le géant Hormus pendant son sommeil avec l’aide de son frère Quân et de sa sœur Nébus. Du corps du géant mort, les trois divinités firent la terre, de son sang, la mer, et de son gigantesque crâne, les cieux. Lardis abandonna la contemplation du bas-relief et retrouva ses serviteurs, assis au centre de la pièce. Il décida de les secouer un peu.

- Que faites-vous là? Ne vous ai-je pas demandé de trouver la sortie?

- Il n’y rien ici par ici qui ressemble de près ou de loin à une issue, rétorqua Seidj. La mine de chien battu du domestique faisait pitié à voir.

- On a fouillé partout et sondé tous les murs à la recherche d’une trappe ou d’un passage secret, mais ce fut peine perdue. Il serait préférable que nous retournions sur nos pas, suggéra Isham.

- Je n’ai que faire des conseils d’une esclave. Nous rebrousserons chemin quand je l’aurai décidé, pas avant. Je n’ai aucune envie d’être à nouveau pourchassé par les Gottris.

- Pourquoi êtes-vous si dur avec nous? S’écria Seidj, scandalisé. Nous sommes tous les trois dans le même bateau et nous voulons, autant que vous, quitter cet endroit sinistre.

- Dans les conditions actuelles, je ne puis tolérer le moindre signe de faiblesse de votre part. Remettez-vous au travail. Il en va de notre survie à tous.

Lardis retourna devant le majestueux trône du bas-relief et découvrit qu’il pouvait s’y asseoir. La substance dans laquelle il avait été taillé devint moelleuse au contact de son arrière-train et épousa à la perfection les formes de son corps. Les bras posés sur les accoudoirs, fier comme un paon, il s’imagina régnant sur le monde et ses occupants. L’aristocrate croyait au destin, que chacun des événements marquants de sa vie faisait parti d’un ensemble beaucoup plus vaste, orchestré par les divinités du Ghalavandhar. Bien qu’il ne comprenait pas encore les raisons de sa présence dans cet endroit insolite, ni ce que la déesse Orlanne avait imaginé pour le fils aîné d’un riche prince du Lotak, il était confiant en son avenir. Les yeux mi-clos, son esprit vagabondait vers des lieux plus exotiques et étranges les uns des autres lorsqu’un sentiment de terreur le submergea. Il se vit soudain au fond d’une grotte ténébreuse, confronté à des êtres trapus, à l’épiderme de la couleur du soufre, et il se jeta en bas du trône, le visage en sueur.

Son geste eut deux effets inattendus. À l’instant précis où il était tombé, la tête représentant le géant Hormus fut éjectée du bas-relief. Au même moment, un mécanisme s’activa dans les entrailles du sanctuaire et un pan du mur ouest pivota lentement sur lui-même. Seidj et Isham hélèrent leur maître figé dans une attitude indéchiffrable et, sans attendre sa permission, franchirent l’ouverture.

- Il y a quelque chose derrière ce mur! Cria Seidj, de bien meilleure humeur. Lardis ramassa la tête du géant, entra dans la cavité à peine plus grande qu’un placard à balais et l’inspecta en compagnie de ses deux serviteurs à l’enthousiasme débridé. Outre la présence d’un socle de marbre blanc au sommet évasé, la pièce était vide.

- Il n’y a rien ici, maugréa Lardis. Je croyais avoir enfin trouvé la sortie.

- Que faites-vous avec cette tête, Maître? S’enquit Seidj, naïvement.

- Si tu veux tout savoir, elle ne supportait plus tes stupides questions. L’aristocrate lança le morceau de pierre vers son serviteur qui l’attrapa de justesse. Prends-la! Elle te sera sans doute plus utile que celle qui repose actuellement sur tes épaules, ajouta-t-il avec moquerie.



Ne voulant pas s’encombrer inutilement, Seidj déposa la tête du géant sur le socle de pierre et se prépara à sortir lorsqu’un second prodige arriva. Après que l’entrée secrète se soit refermée sur eux avec un claquement sec, l’objet disparut et fut remplacé, le temps d’un battement de cœur, par un autre. Le frêle serviteur s’empara, sans trop réfléchir, de la magnifique corne de nacre surgie du Néant et les trois compagnons se volatilisèrent de nouveau.



Chapitre 2

L’archiviste

Seidj préparait à manger avec ce qu’Isham avait récolté dans les environs et ses mains s’affairaient à cuire les caporites à tiges molles, les gousses de télanis argentées et les racines de jaliosa qu’il avait déposé dans les cendres chaudes de son feu de camp, enveloppées dans des feuilles. La cuisson de ces végétaux était un art délicat, car ils contenaient de grandes quantités de poison. Il devait donc s’y prendre convenablement pour les rendre inoffensives et comestibles. Car la dernière chose qu’il désirait, c’était de s’attirer les foudres de son maître en lui servant une nourriture indigeste.

Tout en cuisinant, le domestique jetait des regards inquiets vers les hauts plateaux du Lotak situés désormais à plus de mille cinq cents lieues au nord-ouest. Leur soudaine apparition dans cette forêt du Roek remontait déjà à plusieurs jours et il ne savait toujours pas ce que son maître prévoyait de faire. Ce dernier évitait le plus possible sa compagnie et passait ses journées à contempler l’horizon en silence. Après l’épisode du sanctuaire, Seidj s’était attendu à subir sa colère et celle-ci aurait été, tout compte fait, préférable au mutisme dans lequel il s’était enfermé. Quant à Isham, elle consacrait tout son temps libre à explorer les environs, comme une enfant s’amusant avec un nouveau jouet.

L’arrivée du petit soleil blanc dans le ciel avait fait monter la température de dix degrés et il suait à grosses gouttes devant les braises ardentes du feu. Seidj enleva sa veste, la plia avec un soin méticuleux et la déposa sur une souche voisine. La perte de leurs effets personnels se faisait cruellement sentir. Or, si leur maître ne se décidait pas à réagir, on les prendrait bientôt pour de vagabonds ou, pire encore, pour des misérables criminels. Ce qui revenait au même dans l’esprit des gens confrontés à des étrangers, qui plus est, sales et puants.

Seidj annonça l’arrivée du repas du midi. Encore haletante d’avoir couru, Isham s’empara du morceau d’écorce contenant la mixture bigarrée et fumante préparée par son frère, s’installa au pied d’un arbre, dont les branches torsadées étaient envahies par un lichen brillant, et mangea sa part sans se faire prier. De son côté, Lardis renifla le contenu du récipient avec un certain dédain.

- Si je dois avaler une autre bouchée de cette bouillie infecte, je ne réponds plus de rien, déclara-t-il, solennel. Je donnerais volontiers une partie des terres qui me reviennent contre une cuisse bien tendre d’un jegcu à collerette ou un peu de ce succulent ragoût, aux épices velgiennes, que mon cousin de Kalmos nous a offert lors de la fête des moissons de l’an dernier. J’en ai l’eau à la bouche rien que d’y penser…

- Je fais pourtant de mon mieux, Maître.

- Dans ce cas, pourquoi ne pas nous préparer de la viande grillée au lieu de ces racines dégoûtantes? Elles me donnent envie de vomir. Est-ce trop demander à celui qui nous a fichus dans ce pétrin?

- Pardonnez-moi, je ne puis faire mieux avec les ressources et les moyens mis à ma disposition.

- Ne me dis pas qu’il n’y a pas d’animaux à chasser par ici? Pas plus tard que ce matin, j’ai vu un sharhim de bonne taille rôder près de notre campement. Si je ne trouvais pas cela puéril et indigne de ma condition, je l’aurais abattu moi-même d’une flèche. Ah! J’oubliais! À l’exception de ce que nous transportons dans nos besaces, nous ne possédons plus rien. Et à cause de ta maladresse, je n’ai ni argent, ni nourriture décente, ni montures, ni vêtements autres que ceux portés lors de cette brève, mais ô combien fructueuse visite dans le sanctuaire des Érymms. Dois-je énumérer une autre fois ce que tu m’as fait perdre par ta stupidité?

- Non maître, bredouilla Seidj. Il lui offrit un peu d’eau fraîche et une poignée de cônes sucrés qui poussaient dans la forêt environnante. Lardis refusa de les prendre et il se tourna vers Isham qui vint immédiatement à son secours.

- Ce n’est pas de sa faute. C’est moi qui refuse de chasser.

- Et quelle est la raison de cette rebuffade inattendue? Insista l’aristocrate sur un ton mielleux qui ne lui ressemblait pas.

- Je répugne à tuer les bêtes sous la protection de Quân. Il y a amplement ici de quoi se nourrir, sans devoir dévorer la viande de ces merveilleuses créatures.

- Voilà qui n’est pas pour me surprendre. Que mangerais-tu si nous étions en hiver?

- Des bulbes de burjinfal et des pousses de shanzar. On les trouve sous terre durant la saison froide, entre les racines. Nous pourrions aussi manger du pain fabriqué avec des graines de jorzingal qui se conserve durant de longs mois et que j’aurais pris soin de préparer à l’automne, en prévision des mauvais jours.

- Je vois… supposons que tu te retrouves un jour dans un endroit isolé, loin de tout et où rien ne pousse…

- Et bien, Maître, si rien ne pousse, je ne serais pas obligé de me nourrir de la chair des animaux, rétorqua Isham avec fierté. Elle savait très bien ce que son maître tentait de faire, mais elle aimait le faire tourner en bourrique.

- Je ne comprends pas.

- Sans l’herbe et les plantes, il n’y a pas de petites bêtes qui servent de repas à de plus grosses, et ainsi de suite. Le monde créé par Quân a ses propres règles. Votre exemple est donc très improbable.

- Que ferais-tu si tu étais mourante et que la seule nourriture disponible est de la viande? Refuserais-tu toujours d’en manger?

- Je choisirais la mort sans aucune hésitation.

- Je trouve pathétique ton obstination à ne pas vouloir te nourrir de la chair des animaux. En bon Maître que je m’efforce d’être, je respecte ton point de vue sur la chose, mais tu pourrais au moins songer aux autres qui en sont friands. Je ne supporte plus d’en être privé. Car si je n’ai pas ma ration quotidienne de viande bien grasse, je dépéris à vue d’œil. À ce régime, d’ici une semaine, je n’aurai plus que la peau sur les os. Je t’ordonne donc de te rendre illico dans la forêt me procurer de quoi contenter mon appétit!

- Si vous voulez de la viande, chassez-la vous-même! S’indigna l’esclave qui se rua, en larmes, vers un bosquet de conifères à l’écorce ligneuse. Seidj, affairé à ranger le campement, déclara.

- Un philosophe a dit un jour que les femmes étaient compliquées et que lorsque nous arrivions enfin à les comprendre, elles changeaient encore. Je commence à croire qu’il avait raison…

Au bout de plusieurs heures, Isham revint au camp avec une bonne nouvelle. Elle raconta avoir grimpé au sommet d’un arbre et de son perchoir, elle avait remarqué un groupe de chaumières à quelques lieues à l’est. L’information persuada l’aristocrate de quitter la sécurité des bois et de se mettre à la recherche du village aperçu par l’esclave. Il avait longuement réfléchi à sa situation au cours des deux derniers jours et était venu à la conclusion que, sans le moindre sou en poche, il ne pouvait poursuivre son exil plus longtemps. De telles conditions n’étaient tout simplement pas souhaitables pour le fils aîné d’un prince du Lotak. Cela son père le comprendrait. Il devait donc mettre fin à ce supplice intolérable et retourner sans tarder à Ekja. Chez lui, il aurait le loisir de mettre au point un plan destiné à se faire pardonner ce qui avait causé son bannissement, enfin il l’espérait. Dans le cas contraire, il obtiendrait de sa famille des provisions et une escorte jusqu’au château de son oncle Trendil, dans l’Urnak.

Compte tenu de la grande distance qui les séparait du Lotak, comment ferait-il pour survivre jusque-là? Il ne se voyait pas voler ou mendier sa nourriture. Il devait aussi songer aux éventuels dangers de la route. Quant à la vente de ses deux esclaves, elle était totalement exclue. Ceux-ci vivaient avec lui depuis sa prime jeunesse et lui étaient très attachés. L’aristocrate n’avait pas dit son dernier mot. En marchant au travers les arbres au tronc biscornu et aux feuilles bicolores, il réfléchissait à son obstacle le plus pressant, celui de son retour. La fraîcheur apportée par le couvert forestier était très appréciée des trois voyageurs, peu habitués aux cuisants rayons de Jaol.

Sous de nombreux aspects, leur vie dans les plaines glacées du Lotak était fort différente, même en été. L’abondance, la richesse et la diversité de la végétation et des bêtes sauvages dans le Roek en faisaient un pays admirable et remplissaient leur cœur de joie malgré leur situation. Seidj Haejim peinait sous la chaleur et portait une attention superficielle aux choses pendant que sa sœur, allègre, flânait de façon éhontée.

Curieuse de tout, elle s’arrêtait sans cesse pour humer le parfum des fleurs aux pétales éclatantes comme de l’or et observer des rongeurs à la fourrure pourpre dévorer des vers ou, encore, écouter le joyeux gazouillis des oiseaux juchés sur les branches. Le domestique accéléra l’allure et vint lui parler de ses préoccupations.

- Je n’aime pas te voir agir comme tu le fais en ce moment, dit-il dans un murmure à peine audible.

- Que me reproches-tu? Elle récolta quelques champignons en forme de poire.

- Chut! On pourrait t’entendre. Ce que j’ai à te dire ne regarde que nous. Il lorgna vers leur maître accroupi derrière un tas de fougères, à l’abri des regards indiscrets.

- Cesse de faire l’enfant et dis-moi ce qui te chagrine.

- Voilà… Depuis notre apparition dans cette forêt, tu sembles beaucoup t’amuser et oublier la raison de ta présence dans cette aventure qui est de voir à la sécurité et au bien-être de notre maître.

- Et tu crois que je ne fais pas attention. Que ma curiosité toute naturelle envers les créatures de ces bois me détourne de ma tâche pour laquelle le Seigneur Yorg m’a requise?

- Tu peux difficilement le nier.

- Je vais te dire un secret que tu ne devras jamais révéler.

- Vas-y, je t’écoute.

- Depuis mon enfance, je possède un don rare et singulier, une sorte de conscience mystique qui me permet de ressentir les choses sans les voir.

- Ah bon! Il sourit croyant que sa sœur essayait de le mener en bateau.





- Ton incrédulité est naturelle et légitime. Je vais donc fermer les yeux et te prouver que je dis bien la vérité. Maintenant, observe bien! À cent pas sur ta gauche, une créature avec un long museau noir et à la queue bariolée sort en ce moment de son terrier. À une vingtaine de pas derrière, un oiseau au bec crochu vient de s’envoler de son pommier. Et notre maître remonte sa culotte et s’apprête à gravir une butte, l’air soucieux.

- Incroyable. Tu aurais dû me parler de ce don bien avant. Isham plaça ses mains dans celles de son parent et le dévisagea avec gravité.

- Promets-moi de ne souffler mot de cela à notre maître, ni à quiconque d’ailleurs.

- Pourquoi lui cacher cette surprenante aptitude à ressentir les choses? Il a le droit de savoir.

- Je risque gros si cela se savait. Je ne puis jurer de rien, mais on pourrait décider, un jour, de m’offrir en sacrifice à nos dieux à cause de ce don particulier. Ou que sais-je d’autre encore? Personne n’apprécie les êtres différents.

- J’accepte de garder le secret à la condition que tu intercèdes en ma faveur auprès de notre maître. Je ne puis supporter ses éternels sarcasmes à mon égard.

- Marché conclu!

Ils émergèrent de la forêt en toute fin de journée et se dirigèrent vers le fond d’une vallée entourée par des collines basses et traversée, au centre, par une rivière sinueuse. Les cultures environnantes, disposées en damier, contrastaient avec l’absinthe de la Mer de Dhim, visible à l’horizon. Le sentier bordé de pierres blanches qui longeait le cours d’eau du côté sud s’incurva vers l’est et, au bout d’une demi-heure de marche, le groupe de maisons décrites par Isham se révéla au détour d’un bosquet de genévriers à plumes et de draae en fleurs.



Le village composé d’une vingtaine de cabanes en torchis juchées sur des poutres en bois de siax et nommé Qkuz par ses habitants respirait la tranquillité et la simplicité. Une odeur nauséabonde indisposa leurs narines lorsqu’ils franchirent l’enceinte sculptée. Les hommes et les femmes au teint cireux, emmaillotés dans des étoffes vaporeuses de couleur foncée et coiffés de chapeaux d’une taille surprenante, évitèrent la compagnie des nouveaux venus et préférèrent s’enfermer dans leur demeure surélevée. Lardis se résigna à cogner aux portes, tel un vendeur itinérant. Seidj épongea son front et l’interpella alors qu’il patientait sur le seuil d’une maisonnette au toit de tuiles rouges.

- Maître, allons plutôt dans un endroit où l’on voudra bien de nous.

- Ce n’est pas un petit contretemps de rien du tout qui me fera renoncer à mes projets. Ces villageois n’ont rien à craindre de nous, hurla-t-il afin de se faire entendre d’une vieille dame craintive qui les observait derrière les carreaux poussiéreux de sa fenêtre.

Durant leur attente, un gong invisible retentit et des mains crayeuses soulevèrent l’échelle de corde qui permettait de grimper à l’étage. Les habitants des huttes voisines les imitèrent et, en moins d’une minute, s’enfermèrent à double tour. Alertée par son sens inné du danger, Isham s’empara d’un outil à manche incurvé et à la lame en dents de scie qui traînait par là, et alla rejoindre les autres à la course.

- Cela ne me dit rien qui vaille, maître. Je vous en prie, allons-nous-en pendant qu’il est encore temps.

- Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi. Ces gens n’ont tout pas l’habitude de voir des étrangers. Il salua de la main la vieille dame qui ferma aussitôt les volets de sa demeure surélevée.

- Je suis certaine que ces gens essaient de se protéger. Nous devrions chercher un refuge et vite!





Une brise annonciatrice de malheurs se leva dans le village de Qkuz brûlé par les chauds rayons de Jaol. Un grondement sourd suivi par un tremblement régulier dans le sol accentua leurs craintes. Bientôt, une centaine de bovidés munis d’une corne frontale longue de six coudées surgirent à l’entrée du village et foncèrent dans leur direction à vive allure. Isham se mit en quête d’un abri quand un type sur une des galeries lui lança une corde. Les trois compagnons, Lardis en tête, y grimpèrent à temps pour ne pas être piétinés et les bêtes cornues poursuivirent leur course vers l’est, ne laissant sur leur passage qu’un nuage de poussière et une kyrielle de trous. La bouche sèche, tremblant comme une feuille, Seidj gratifia l’homme qui venait de les sauver d’une mort certaine d’une poignée de main chaleureuse.

- Permettez-moi, Monsieur, de vous remercier. Sans votre intervention, plus que charitable et généreuse, ces bêtes nous auraient piétinés…

- Embrochés…

- Pardon?

- Ces bêtes vous auraient embrochés, dit-il avec un fort accent. Le villageois aux dents cariées les invita à entrer et ses invités comprirent que la coloration laiteuse de son épiderme était due à son habitude de couvrir son corps avec une substance visqueuse, à l’odeur repoussante.

- Comment cela?

- Ces animaux carnivores se nomment des elshan. Quand Jaol se trouve à son plus haut dans le ciel, elles sillonnent la vallée et capturent leurs proies avec leur corne au moment où elles sont accablées par la chaleur et trop fatiguées pour fuir. Leur technique de chasse, même si elle nous oblige à nous enfermer pendant une partie de la journée, a au moins le mérite d’avoir fait déguerpir la plupart des djiids et des lioks à barbillons de la région. L’insupportable odeur contraignit Seidj, sujet à des nausées, à s’asseoir sur un tabouret. Remis de ses émotions, Lardis prit le relais du serviteur malade et s’avança pour serrer la main de son hôte.

- Cher ami, j’aimerais pouvoir vous offrir bien plus que des remerciements. Pendant que nous y sommes, sans vouloir vous offenser, dites-moi quelle est cette puanteur. À mon avis, elle surpasse même celle des latrines publiques de Kalmos et c’est peu dire…

- Vous parlez du xotax. Cette huile nous protège des attaques des elshan. Nous en enduisons nos maisons et notre épiderme, car leur odorat y est très sensible. Vous savez, à la longue, on s’y habitue.

- Je comprends. L’Ekjalien songea en lui-même que cela devait repousser aussi les étrangers.

- Et vous vous appelez…

- Pardonnez-moi. Je manque à mon devoir. Je me nomme Lardis et je suis le fils du Seigneur Yorg, actuel prince de la grandiose Cité de Ekja. Le garçon sur le tabouret s’appelle Seidj Haejim et la jeune femme sur le pas de votre porte, c’est sa sœur Isham. Et nous arrivons tous les trois de la lointaine province du Lotak.

- Moi c’est Jovol et je vous souhaite la bienvenue. Je suis désolé de ce que vous avez dû endurer. Vous êtes arrivés à Qkuz à un bien mauvais moment de la journée. Le villageois donna une accolade à chacun et s’attarda longuement sur Isham. Lardis reprit la discussion, incommodé lui aussi par l’odeur infecte présente dans le modeste logis composé d’un lit, d’une table basse et d’une armoire.

- Mon brave, je vous en prie, indiquez-moi un endroit convenable pour nous loger et nous restaurer. Nous aimerions aussi prendre un bain chaud si cela est possible.

- Qkuz est un village sans importance et il n’y a rien ici qui ressemble de près ou de loin à une auberge. Les voyageurs y sont rares et mal considérés par la majorité d’entre nous. Cependant, en suivant le littoral, vous parviendrez à une grande cité maritime du nom de Fanar.

- Fanar… nota distraitement l’aristocrate. Avec un mouchoir parfumé, il feignit d’essuyer de la sueur sur sa lèvre supérieure et soulagea son nez de la puanteur fétide.

- J’y suis allé une fois, il y a longtemps. C’est un endroit ravissant et intéressant à visiter. On y fait de très grosses affaires, m’a-t-on dit. Là vous y trouverez de quoi satisfaire un homme de votre qualité, pourvu que votre bourse soit bien garnie.

- Par malheur, elle est aussi vide que mon estomac. Une dernière petite chose avant que nous prenions congés. Je souhaiterais connaître l’histoire de votre charmante contrée. Connaitriez-vous un érudit avec qui je pourrais discuter? La question, en fin de compte, sembla tous les surprendre. L’œillade sévère qu’il décocha à son serviteur – celui-ci s’apprêtait à réagir à ses propos - le fit changer d’idée. Seidj préféra s’abstenir et retrouva Isham sur la balustrade. La domestique s’employa, à son arrivée, à cacher divers objets dans son havresac qu’elle portait en bandoulière.

- Il y a un type qui a cette réputation dans le coin. Il se fait appeler l’Archiviste et habite avec son assistant dans les collines de Grimr, au sud-ouest. Mais vous aurez beaucoup de mal à le trouver. Le villageois raccompagna son invité sur le balcon et l’aida à descendre par l’échelle. Contrarié, Lardis s’exclama : 

- Pourquoi? Jovol jaugea son interlocuteur avant de révéler ce qu’il savait.

- Une femme du village y est allée vendre des herbes médicinales il y a un mois et m’a raconté que sa demeure, une vieille bicoque, changeait continuellement d’endroit suite à un antique sortilège des Érymms.

- Comment vais-je pouvoir le dénicher dans ses conditions? Une fois en bas, il faillit trébucher lorsque son pied s’enfonça dans l’un des trous laissés par les elshans.

- Avec de la chance, oui Monsieur, avec beaucoup de chance.

Un fermier croisé sur la route leur indiqua le chemin le plus court vers les collines de Grimr. À peine perceptible à travers les rocailles, les burzillums nains et les kalinbors épineux, le chemin de montagne s’avéra difficile à suivre, même pour un guide aussi expérimenté qu’Isham. Les heures passèrent et Jaol s’éclipsa à l’horizon, abandonnant la maîtrise du ciel à Neok, le soleil rougeoyant.

Des nuages vineux s’amoncelèrent dans le ciel et déversèrent leur trop-plein sur les voyageurs marchant les uns à la suite de l’autre d’un pas lent et abattu, leur visage dirigé vers le bas. Devant la pluie qui s’intensifiait, ils décidèrent d’un commun accord de se reposer sous une saillie rocheuse assez grande pour les abriter tous les trois. Isham y alluma un feu et y sécha ses vêtements détrempés. Seidj, transi de froid, vint se coller sur le corps tiède de sa grande sœur. À l’autre bout de l’abri, l’estomac de Lardis émit un gargouillis sonore.

- Isham! Cela me coûte de l’admettre, mais j’ai si faim que je donnerais un peu de ma fortune contre quelques-unes de tes infectes racines. Son regard fixait la vallée baignée par un clair-obscur teinté de rouille et de pourpre.

- Cela ne sera pas utile, maître. J’ai de quoi contenter votre appétit. L’esclave sortit de son sac un bout de pain, une outre de bière, du fromage à la croûte parsemée de taches verdâtres et un pot de terre cuite rempli d’insectes et, avec satisfaction évidente, étala le tout sur un rocher aplati.

- Où as-tu pris cela? Questionna l’aristocrate, admiratif.

- Je l’ai chapardé pendant que notre bienheureux bienfaiteur discutait avec vous. J’ai également pris un couteau et une corde. Maître, j’espère ne pas vous avoir offensé par ma conduite?

- Pas du tout! Je suis même fier de toi! Le dénuement complet, dans lequel nous nous trouvons par la faute de ton imbécile de frère, a ses propres nécessités. Or, l’attitude des habitants de cette contrée à notre égard ne nous a pas permis d’agir autrement. Si nous voulons atteindre Ekja en un seul morceau, nous ne devons compter que sur nous-mêmes.

Seidj s’occupa de distribuer un peu de la nourriture volée à chacun, enveloppa le reste dans un linge propre et plaça le tout dans un coin de l’abri. Sans entrain, il ajouta du bois sec dans le brasier et commença son repas avec les coléoptères à la carapace dure qui craquèrent sous sa dent. Leur goût, apparenté au miel, le réconforta et l’esclave malingre formula la question qui lui brûlait les lèvres depuis son départ de Qkuz, six bonnes heures auparavant.

- Maître, ne devrions-nous pas être en direction du Lotak?

- Il me tarde autant qu’à toi de retourner à Ekja, je t’assure.

- Alors que faisons-nous dans ces collines? Quelque chose attira son attention, de l’autre côté d’une crevasse.

- Nous cherchons un sage qui nous renseignera sur la corne découverte dans le souterrain. Et si, comme je le pressens, elle remonte à l’époque des Érymms, nous pourrons…

- Maître… Il y a…

- Ne m’interromps pas. Je disais que la corne était sans doute un artéfact ayant appartenu aux Érymms. Comme tu le sais, ceux-ci font l’objet d’un commerce opiniâtre dans tout Zandoria. Plusieurs personnes seront disposées à payer des sommes colossales pour en posséder un, certains à cause de leur prestige, d’autres dans l’espoir de percer un jour leurs secrets. La vente de cette corne pourrait ainsi nous fournir le nécessaire à notre transport pour Ekja. Toutefois, nous aurons beaucoup de mal à mettre la main sur cet érudit. Tel que me l’a appris Jovol, sa demeure aurait la fâcheuse habitude de dis…

- Maître, je me dois d’insister… c’est urgent!

- Que veux-tu à la fin? J’espère que c’est important. Je n’aime pas du tout que l’on me coupe la parole.

- Regardez derrière vous. Il y a une maison qui vient d’apparaître.

D’abord, Lardis n’en crut pas ses yeux. À l’endroit indiqué, une minute plus tôt, il n’y avait que des cailloux. Puis, il réalisa à la fumée sortant des cheminées et à la lumière filtrant des fenêtres qu’il ne s’agissait ni d’un mirage ni d’une apparition. Avec des gestes respectueux, il remercia Orlanne de ses bienfaits et fit signe à ses deux domestiques de le suivre non loin de l’édifice constitué d’une tour centrale et de cinq pavillons reliés les uns aux autres par un dédale de galeries couvertes.



La toiture, les lucarnes, les corniches, les travées, les piliers, les rampes, les portails et les arcatures de son architecture conféraient à l’antique manoir un aspect saugrenu. Au sommet de la tour centrale de quatre étages était aménagé un poste d’observation d’où émergeait un long cylindre dont l’éclat, dans le crépuscule naissant, rappelait le vif argent.

Par prudence, Isham insista pour effectuer une reconnaissance des lieux pendant qu’ils attendraient derrière un épais talus. Elle revint cinq minutes plus tard, heureuse de n’avoir rien constaté d’anomal dans les parages de la demeure. Sur place, Isham actionna la chaînette de cuivre rattachée à une cloche, elle aussi en cuivre, suspendue au portail de l’entrée principale. Ils entendirent bientôt des bruits de pas. Le judas, situé à mi-hauteur, coulissa.


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