Excerpt for Les victimes de l'ombre by Laurent Noerel, available in its entirety at Smashwords


Laurent Noerel













Les victimes

de l'ombre























Éditions Dédicaces








Les victimes de l'ombre



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Laurent Noerel













Les victimes

de l'ombre







PRÉFACE




Des vers d’Émile Verhaeren flottent dans ma mémoire :


Elle est venue la nuit, de plus loin que la nuit

À pas de vent, de feu, de loup, de pièges…


Et ces vers, je les retrouve dans le recueil les Victimes de l’ombre de Laurent NOEREL. Je ne puis m’empêcher d'être hanté par eux tandis que je poursuis la lecture de ces contes où l’angoisse le dispute à la terreur.

Ce qui crée le fantastique, selon Roland Barthes, c’est l’hésitation entre une explication rationnelle et une explication surnaturelle d’un fait à l’intérieur d’un récit. Mais Laurent NOEREL redéfinit cette notion en nous présentant sa conception du fantastique dans ce recueil : il s’agit pour lui de maintenir du début jusqu'à la fin de chaque récit un climat d’angoisse qui sert, pour ainsi dire, de vêtement à la narration ; elle s’en recouvre pour mieux amener le lecteur d’épisode en épisode, jusqu’au terme d’une poursuite ou d’une exploration dans les domaines occultes de la terreur ou d’une anxiété latente. En vérité, s’il existe dans ce recueil une forme d’hésitation, c’est bien entre ces deux sentiments qu’elle se produit, page après page.

En fait, dès qu’il se plonge dans ces aventures où dominent les ténèbres, le lecteur sent s’abattre sur lui une chape d’épouvante secrète, comme une menace qui lui impose sa compagnie. Il s’enfonce alors, presque malgré lui, dans un cheminement qui, bordé d’épisodes parfois violents, plonge dans un inconnu terrifiant, tandis que le chemin devient toujours plus noir, toujours plus angoissant, et sans lui permettre de s’échapper.

En effet, entrez donc dans le cortège de ces Victimes de l’ombre et vous en ferez partie : vous serez à votre tour victime d’une puissance d’évocation grisante qui confère à la lecture l’aspect d’une initiation à la terreur. La lecture achevée, vous en ressortirez comme blindé : peut-on avoir peur après avoir parcouru ce recueil jusqu’au bout ? Certes non, c’est impossible. Par contre, on sait alors comment aborder la peur : comme une sorte d’ivresse lénifiante, dont le flacon ne tarit jamais et qui vous cause un sentiment d’égarement né de l’appréhension.

C’est cela, le plaisir de la lecture des Victimes de l’ombre. C’est ce que nous réserve l’auteur de ces contes qui doivent prendre une place bien méritée parmi les œuvres marquantes de la littérature des ténèbres.


Thierry ROLLET

Agent littéraire


LA ROUTE DE LA NUIT







Vincent reposa son verre en silence. Il n’en avait pas bu la moitié, n’en éprouvait pas le désir. Ses émotions s’éteignaient lente-ment, reprenant parfois vie, en une flamme intense mais éphémère, qui l’abandonnait rapidement à la frustration, au vide, qui prenait peu à peu une importance malsaine. Des lueurs étaient apparues, femmes belles et ardentes qu’il avait tenues nues contre lui. Mais ces caresses trou-blantes, ces baisers qui réveillaient la braise, ces étreintes qui faisaient naître les cris, avaient été rattrapés par la nuit, la femme pâle, qu’il lui semblait intimement connaître, entre les mains de laquelle ils deve-naient souffrance et aboutissaient inévitablement à la séparation. Vincent avait tenté de retrouver la vie, de la retenir enfin.

La vie n’est rien.

Il se leva et sortit en silence après avoir payé sa consommation. Sa maison, déserte, l’attendait. Elle avait cessé d’être un refuge, la vie n’en offre aucun. Ce bref interlude de peur et de souffrances, agré-menté parfois d’éclats fugitifs de bonheur trompeur, entre deux néants, ne lui offrait plus d’illusions. Il soupira. Il avait, à de nombreuses reprises, voulu se convaincre qu’il se trompait, qu’un sens existait, bien qu’il ne l’ait pas encore trouvé. La nuit était venue, lui avait révélé son erreur.

Il n’avait pas facilement renoncé à ces tentatives vaines et pathétiques. Mais elles ne pouvaient nier l’existence de la mort, lutter contre la peur qu’elle lui inspirait. Le gouffre se rapprochait mais il résistait à son appel, ses profondeurs ne le possédaient pas encore. Si sa famille ne vivait plus depuis quelques années déjà, ses amis lui don-naient, pour un bref moment de plus, la volonté de ne pas sombrer.

Ils devenaient, d’année en année, de moins en moins nombreux mais leur soutien était néanmoins précieux. Vincent sortit de sa veste une lettre qu’il n’avait pas encore ouverte et la culpabilité vint dans son âme. Paul et Aurore lui avaient apporté leur aide sans la moindre hésitation mais lui ne la leur avait que rarement rendue, alors qu’elle aurait été la bienvenue. Il ouvrit l’enveloppe, ses amis lui proposaient de venir quelques jours chez eux. Il eut une ébauche de sourire.

Les sacs étaient presque prêts, il partait le lendemain. Allongé sur son lit, il relisait la lettre et, en envisageant les jours prochains, il sentit presque en lui une certaine joie. Des forces s'opposaient malgré tout au désespoir, fragiles, dérisoires, mais dignes de respect. Il reprit brusquement la feuille manuscrite, une étrange inquiétude remplaçant l'attente du voyage. Elle n'avait aucune cause précise mais, une fois de plus, les mirages reculaient, les phrases, pourtant amicales, l'effrayaient maintenant. Il cherchait un indice capable de justifier cette peur, indice néfaste dont ses souvenirs attestaient la présence, mais il ne put le trouver. Son malaise persista cependant.

Il n’y avait pas de refuges. La femme imaginaire qu’il évoquait depuis peu représentait une puissance réelle qui ne tolérait nulle liberté, nulle lueur. Vincent rejoindrait ses amis mais ils ne pourraient que retarder l’obscurité sans la repousser.

Nadia repoussa son assiette, incapable de prendre plus long-temps une quelconque nourriture. Ses tentatives la laissaient toujours sans forces, l’esprit errant, victime de courants sombres qui ne le déposaient nulle part. Elle ne contrôlait plus rien, se contentait de survivre grâce à de petits boulots. Ce soir, elle avait échoué dans cet hôtel qu’elle quitterait le lendemain pour une nouvelle fuite, jusqu’à la prochaine halte, étape supplémentaire vers la nuit, le dernier arrêt. Elle se versa un verre de vin. Elle trouverait peut être grâce à lui un oubli momentané.

La boisson ne le lui accorda pas. Dés les premières gorgées, les visions, profitant de son relâchement, loin de s’éclipser, se manifestè-rent, lentement, insidieusement. Nadia savait qu’elle ne pouvait leur résister, leur avancée était inéluctable, sa volonté ne lui apportait aucun secours. Elle ne disposait d’aucune issue, la douleur ne lui en laissait pas.

Elle se souvint de Lucas. Son regard vif, un peu ironique, semblait encore la maintenir sous son charme. Sa présence l’avait entraînée loin des profondeurs durant quelques mois, la jeune femme lui avait offert son amour, spontané, sans limites, croyant ses senti-ments partagés. Mais une nuit l’avait détrompée, une nuit où il n’était pas venu, une nuit pendant laquelle elle l’avait attendu des heures durant, dans un lit qui perdait peu à peu sa chaleur. Le lendemain, un mot de la main de Lucas lui avait appris, en une phrase sans émotion, qu’il l’avait quittée pour une autre amante.

Au début, elle n’avait pas voulu croire en son départ. Une telle décision ne pouvait pas être réelle, il s’agissait d’une plaisanterie cruelle. Ces illusions étaient parvenues à masquer sa détresse quelques jours mais leur faiblesse les condamnait et, bientôt, elles avaient cessé de résister à l’absence révélatrice de Lucas. La souffrance s’était emparée de Nadia, un vent incontrôlable s’était engouffré dans son esprit, le dépeçant. Il avait mis du temps à s’apaiser. La raison de la jeune femme avait survécu mais elle était le seul bien qui lui restait. Ses émotions ne se manifestaient plus, elle les appelait en vain. Elles semblaient enfouies sous la glace, écartées de la chaleur par une volonté perverse et mystérieuse, que ses efforts ne pouvaient faire plier. Elle ne ressentait plus rien.

Elle prit la fuite, tout en étant consciente qu’elle n’y trouverait aucun remède. Elle n’avait pas d’autre choix, l’arrêt prolongé signifiait l’affrontement avec les souvenirs, la mort. Au cours de son errance, elle avait rencontré des hommes mais aucun n’avait rompu le silence en elle, libéré les forces captives. Elle refusait de penser à l’avenir, le seul but qu’il lui était possible d’envisager n’engendrait aucun réconfort, en était la fin. Elle se leva sans un mot, se dirigea vers la sortie. La nuit était venue, sa présence supprimait toute chaleur.

Nadia n’avait plus qu’à chercher quelques heures d’oubli dans sa chambre, oubli rarement accordé. Elle retint un soupir, chercha sa clé dans son sac. Le choc soudain la priva de souffle, elle heurta le sol. Deux mains la saisirent aux bras, la relevèrent:

« Je... je suis désolé, madame, lança une voix. Je ne vous avais pas vue.

 Ce n’est rien, ce n’est rien, trouva-t-elle la force d’articuler. Ce... ce n’est pas grave. »

Vincent la soutint quelques instants, tandis qu’elle reprenait ses esprits. Il se baissa, ramassa ses affaires éparpillées, retrouva sa clé. Il la lui tendit:

« J’étais distrait, je ne sais pas comment cela a pu se produire. Je ne voudrais pas...

 Tout va bien, ne vous inquiétez pas. Ca n’a aucune impor-tance »

Leurs yeux se rencontrèrent. Un bref frisson les parcourut, une lueur fugitive sembla naître en eux. Nadia se détourna mais Vincent crut deviner dans son geste un trouble étrange. Sans raison précise, il la retint:

« Ecoutez! Peut être pourrions-nous prendre un verre ensembles. Je...

 Ah, c’est... vraiment très gentil mais je me sens fatiguée. J’aimerais me reposer. Mais je vous remercie beaucoup. »

Il la lâcha, la laissa s’éloigner. Une curieuse sensation montait en lui, cette jeune femme refusait de quitter son esprit. Il fut tenté de courir vers elle mais il résista. Il n’en avait aucun droit, il avait déjà involontairement imposé sa souffrance à trop de gens. Il ne voulait plus répandre la senteur nocturne, lui et ses amis, qui l’avaient eux-mêmes respirée, devaient se rapprocher et lutter avec leur seule volon-té. Mais cette résolution semblait chancelante, prête à perdre ses fondations et rejoindre la terre sèche et implacable. Seuls restaient la solitude et les tourments. La chambre ne serait pas un abri.

Il marchait sans bruit vers une destination inconnue. Personne ne l’accompagnait, le sentier sinuait, longeait des pentes sans merci ne dissimulant nul mouvement, nulle vie. Vincent savait que cette vision n’était pas réelle mais il ne pouvait lui échapper, sa volonté ne parve-nait pas à s’imposer. Ses yeux scrutaient les montagnes arides, en quête d’un signe quelconque d’espoir, et s’apprêtaient à renoncer, vaincus, lorsqu’une forme humaine apparut au loin. Une émotion soudaine s’empara de lui, il marcha plus rapidement, se mit à courir, animé par une mystérieuse puissance, mais Nadia ne se rapprochait que lente-ment, comme retenue par des cordes invisibles. Sa fuite fut brusque-ment découverte et de nouveaux liens l’emprisonnèrent, l’entraînèrent vers les ténèbres. Elle ne comprenait pas quelle force l’emportait, ne savait comment réagir.

Vincent s’efforçait de la rattraper mais sa course folle buvait son énergie, ses jambes tremblaient, impuissantes. Il aperçut derrière Nadia une silhouette silencieuse, une femme qu’il avait rarement vue, qu’il considérait comme une image née de son esprit, mais dont le pouvoir semblait maintenant réel et redoutable. La femme sans nom avançait lentement, souriante, maintenant Vincent sous l’influence de sa beauté troublante, image des ténèbres présentes en lui. Ses mains douces se refermèrent sur les bras de Nadia qui se figea, pétrifiée.

Aucun mouvement ne parcourait les membres de la jeune femme, seuls ses yeux étonnés et ses lèvres tremblantes semblaient encore vivre. Lentement, sans qu’elle puisse opposer la moindre résistance, l’éclat de ses yeux se ternit, les couleurs désertèrent son corps. La vie n’était déjà plus qu’un souvenir qui fuyait, son humanité, un rêve lointain. Ses bras, ses jambes, avaient perdu toute vigueur, n’étaient plus que des formes inertes, une peau de glace. Vincent devinait tout au long du corps immobile des fissures qui progressaient, la bouche de la jeune femme était ouverte mais aucun son ne pouvait en sortir. La vision chancela, emportée par le hurlement du rêveur . Le vent sinistre dispersait le chemin, les dernières traces du rêve. Mais Vincent ne reprit pas conscience, une puissance étrange le maintenait dans les ténèbres. Le réveil fut long, l’étreinte ne se relâchait qu’avec réticence. Finalement, la puissance céda, son captif ouvrit les yeux. Le soleil était dans la chambre. Vincent s’habilla rapidement, sortit dans le couloir. Il se souvenait du numéro de la chambre de Nadia, inscrit sur sa clé. Mais il ne trouva qu’une femme de ménage qui lui dit qu’elle était partie en début de matinée. Il prépara ses affaires, tentant de retrouver son calme. Ce cauchemar n’était pas la réalité, la femme mystérieuse n’était que la matérialisation de ses angoisses. Mais il ne parvint pas à s’en convaincre.

Il roulait à vive allure, sans un mot. A la pensée de Nadia se mêlait celle de Paul et Aurore. Il les connaissait depuis l’université, ils s’étaient rapidement découverts des intérêts communs. Leur amitié était profonde mais une sensation de malaise était peu à peu venue en lui. Une présence obscure semblait habiter ses deux amis, s’invitait parfois dans leurs paroles, leurs attitudes. Ils avançaient au bord de l’abîme, ses profondeurs les attiraient. Seul leur amour les empêchait encore de les rejoindre. Leur mariage et la naissance de leur fille avaient renforcé ce lien. Au fur et à mesure que Sonia grandissait, apparem-ment épargnée par l’ombre, leur esprit acquérait de nouvelles protec-tions et leur ami les avait cru sauvés.

Mais un soir, lors de leur dernière rencontre, l’espoir perdit soudain tout sens. Le repas avait bien commencé, la conversation était gaie, Sonia, alors âgée de quatorze ans, se montrait vive, la découverte de sa féminité, ses premiers désirs amoureux, n’avaient pas entraîné de troubles inquiétants. Une force étrange naissait en elle, suscitée par un adolescent, force dont elle parlait peu. Ses parents respectaient sa vie intime. La lueur s’imposait, l’ombre demeurait sans influence, ce qui réchauffait Vincent. Ce bonheur dura quelques instants, précieux mais rapides, qui s’évanouirent en un regard. Leur reflet même ne fut plus qu’un rêve.

Vincent ne vit pas de manifestations précises, les signes furent discrets mais suffisamment perceptibles pour que le doute cède la place à la certitude. Il fut d’abord alerté par un lent changement dans l’expression de Sonia. La lumière pâlissait, l’obscurité s’immisçait sur son visage. En apparence, Paul et Aurore étaient toujours aussi heureux, mais une présence nouvelle s’imposait, ils semblaient en proie à une curieuse fatigue. Certains gestes devenaient hésitants, un trouble pervers venait dans leurs yeux. Ces marques, en apparence anodines, évoquèrent en Vincent des souvenirs douloureux. Sonia ne pouvait pas les partager, elle n’avait, à ces moments-là, pas encore été conçue, mais elle devinait une puissance sournoise à l’œuvre, deux entités aux aguets, étrangement proches de ses parents. Elle chercha le regard de Vincent, il perçut en elle une soudaine détresse.

Ce jour-là, aucun incident n’avait eu lieu, la nuit s’était conten-tée de menaces. Mais Paul et Aurore s’avançaient vers le précipice, le lien qui les préservait de la chute perdait sa fermeté, son étreinte se desserrait. Luttant contre son propre désespoir, Vincent n’avait pu les aider mais maintenant, roulant vers eux, animé par la peur, il leur apportait son soutien, ne se contentant plus de demander le leur. Il ne serait cependant peut être pas suffisant.

La chambre était triste, froide. Nul vivant ne semblait avoir donné sa chaleur aux draps qui souffraient de leur longue attente. Vincent sentait leur appel mais craignait d’y répondre, devinait qu’ils lui prendraient l’énergie qui l’habitait encore. Allongé sur eux, il ne ressentait déjà plus le désir d’agir, sa volonté était assujettie à la nuit. Il vit soudain la femme pâle, penchée sur lui, offrant ses lèvres souriantes. La peur jaillit, sa violence faillit briser l’enchantement. Mais la puissan-ce de la créature la submergea, Vincent éprouva une soudaine et troublante attirance pour elle, soupira alors que ses mains le parcou-raient lentement. Il l’enlaça, l’attira sur lui, cherchant ses lèvres.

Trois coups furent frappés à la porte.

La femme maléfique se figea brusquement, une voix se fichant dans son esprit. Vincent se redressa, de nouveau maître de son corps, ouvrit vivement tandis que le brouillard recouvrait la femme froide. Nadia leva les yeux vers Vincent, hésitante:

« Nadia? Que faites-vous ici?

 Je suis partie ce matin mais je n’ai pas pu fuir. Je suis revenue à temps pour vous voir quitter l’hôtel. Je vous ai suivi toute la journée.

 Pourquoi ?, demanda Vincent, en proie soudain à une émotion vive et chancelante.

 Pourquoi ? Une illusion, un rêve fou. Comment ranimer ce qui a été détruit, rendre la parole à des lèvres scellées? »

Elle se détourna, réprimant un frisson . Vincent la prit douce-ment par le bras, sa main libre se posa sur sa joue, la sentit frémir. Nadia le regarda, une faible lueur dans les yeux, s’avança avec prudence vers lui, scrutant les ténèbres, cherchant les obstacles qu’elles dressaient entre eux:

« Vincent ? »

Il approcha son visage du sien, leurs lèvres ne furent plus sépa-rées. Il y eut un instant d’indécision, d’inquiétude . Nadia vacilla puis, avec fougue, la barrière en elle fut emportée, la présence réduite au silence. Elle serra Vincent contre elle, lui rendit son baiser. Ils se caressèrent avec ardeur, les mains de Vincent trouvèrent une ouverture dans la chemise de Nadia, errèrent avec délice sur ses seins nus. Les gémissements de la jeune femme redoublèrent lorsque les lèvres de Vincent remplacèrent ses mains dont l’une vint sous sa jupe, entre ses jambes troublées. Elle sentait ses seins durcir sous sa caresse, son sexe naître et accueillir sa main chaude et désirable. Ses gémissements devinrent plus longs, plus intenses, s’élevant en un cri prolongé lorsque le feu s’empara de nouveau de son sang.

Elle étreignait Vincent, son souffle caressant son visage. Les émotions oubliées s’exprimaient, leur énergie se répandait dans ses membres, leur réapprenait à vivre. Ses mains, encouragées par les murmures de Vincent, écartèrent ses habits, les rejetant sur le sol. Elles enveloppèrent le sexe tendu, le sentant palpiter au rythme de la respi-ration fébrile de Vincent, qui achevait de la dénuder. Ils s’embrassèrent, chancelants, les mains errantes. Vincent souleva Nadia, la porta jusqu’au lit sur lequel il l’allongea en souriant.

Nadia écarta les jambes, en une invitation tendre et ardente, attira Vincent vers elle, gémit lorsqu’il s’enfonça en elle. Elle le maintenait sur elle par ses caresses enivrantes, répondant avec fougue à l’étreinte de ses mains sur ses jambes chaleureuses, au don de ses lèvres aux siennes, à sa gorge tremblante, à ses seins en liesse. Ils mêlèrent leurs cris en une flamme vigoureuse, se serrèrent avec force, s’aimèrent longuement, avec une énergie croissante, hurlant leur plaisir, leur bonheur.

Nadia enlaçait le visage de son amant, souriant faiblement, incapable de prononcer une parole, dire ce qu’elle ressentait, quelle puissance était revenue en elle. Il la regardait, muet lui aussi, ne sachant quels mots utiliser pour exprimer ce qu’il vivait. Il se pencha lentement vers elle, leurs lèvres se cherchèrent, se frôlèrent, se trouvèrent, ne se quittèrent plus. La nuit perdait son influence, sa réalité même était niée, n’avait plus de pouvoir.

La sonnerie frappa les oreilles du couple.

Vincent se redressa brusquement, l’appréhension dans les yeux. Il prit son téléphone portable:

« Allo ? »

Son visage sembla abandonné par l’espoir, gagné par l’ombre, la femme pâle:

« Sonia ? »

Nadia percevait la voix de l’adolescente. Elle ne comprenait pas ses phrases précipitées mais devinait la peur dans son intonation, peur qui apparaissait sur le visage de Vincent. L’obscurité s’imposait en lui, après ce bref interlude, n’admettait pas de résistance :

« Je viens Sonia, lança-t-il, je serai bientôt avec toi »

Il raccrocha, commença à s’habiller. Nadia l’observait, restant quelques secondes immobile:

« C’était la fille de mes amis, lui dit-il, je dois partir, je suis désolé »

Il courut vers sa voiture, s’installa au volant. Alors qu’il allait mettre le moteur en marche, la portière opposée s’ouvrit, Nadia parut:

« Je viens avec toi »

Elle s’assit à côté de lui :

« Si tu es d’accord »

Il n’eut, durant un instant, aucune réaction, la regardant en silence. Puis, sa main se leva, pressa son épaule:

« Merci, »murmura-t-il.

Ils roulèrent le restant de la nuit et une partie du lendemain. Vincent ne parlait pas, fixait la route, les mouvements brefs, nerveux. Nadia voyait sur son corps les traces de l’angoisse qui s’emparait de lui, visage tendu, mains frémissantes. La tension minait sa vigilance, ses réflexes devenaient de moins en moins sûrs, une autre volonté le dominait peu à peu. Ils s’arrêtèrent une minute pour boire du café.

Il retrouva enfin la parole. La crise qui couvait depuis plusieurs semaines s’était déclenchée, la raison de Paul et Aurore s’était effon-drée, emportée par leurs ombres. Alertée par Sonia, une ambulance les avait emmenés dans un asile, une infirmière était restée avec l’adoles-cente. Il devait la rejoindre, lui proposer son aide, si une aide quelcon-que était encore possible. Ils payèrent leurs consommations et sortirent du bar. Nadia prit le volant. Ils arrivèrent à destination en fin d'après-midi et gagnèrent rapidement l’appartement de Paul et Aurore. L’infirmière les attendait. Vincent lui posa de nombreuses questions, la suivit à l’asile. Nadia resta avec Sonia.

Nadia était assise sur un lit, tenant l’adolescente contre elle, la caressant doucement, murmurant des paroles apaisantes, tentant d’atté-nuer ses tourments. Sonia, la tête sur la poitrine de Nadia, se serrant contre elle, tremblait, se réfugiant dans cette voix, ces mains amicales. Nadia la sentait prête à trébucher, tomber vers les profondeurs. Elle devinait une présence invisible, étrangère au feu, proche d’elles, en proie à une soif qui ne demandait qu’à être assouvie. Elle eut l’impression que le visage, les membres de Sonia se raidissaient, victimes d’une soudaine enveloppe de glace. Elle crut voir une silhouette pâle, un homme qui la fixait en souriant. La respiration de Sonia perdait de son assurance, son corps se relâchait, comme déjà vaincu.

La peur jaillit en Nadia, assistée d’une soudaine colère. Elle serra Sonia plus étroitement, ses mains parcoururent ses membres, vives, réchauffant sa peau meurtrie. L’homme souriait, sa froide domination s’exerçait toujours. Nadia sentait ses mains faiblir, des frissons s’emparaient d’elles. Mais elle ne renonçait pas, s’opposait à la glace qui convoitait Sonia. La lutte paraissait cependant inégale, la fatigue absorbait l’énergie de Nadia, Sonia n’avait pas la force de résister. Soudain, alors que le dernier mur se fissurait, une nouvelle puissance se joignit à l’âme des deux femmes, une personnalité inquiète vint vers elles. Surpris par cette attaque imprévue, l’homme recula, il réagit, investi du pouvoir de la nuit, mais, confronté à deux adversaires déterminés, il ne put qu’abandonner.

Nadia chancela, tremblante, les bras autour de Sonia, dont la respiration redevenait normale:

« Sonia ? »

La jeune fille releva vivement la tête. Devant elles se tenait un adolescent au visage anxieux dont les sentiments pour Sonia étaient évidents:

« Jérémie..., » balbutia Sonia.

Nadia soutint Sonia jusqu’à ce qu’elles soient à côté de Jérémie. Il prit Sonia contre lui, la caressa doucement tandis qu’elle laissait enfin échapper ses larmes. Nadia s’appuya contre le mur, ferma les yeux, tentant de dominer la souffrance.

Elle était allongée, tenant contre elle Vincent endormi. Il était revenu une heure auparavant, avec des nouvelles peu encourageantes. Paul et Aurore étaient dans un état de profond abattement, ne répondaient pas aux médecins. Ceux-ci avaient affirmé qu’ils ne les laisseraient pas dans l'abîme, qu’ils leur rendraient la parole. Nadia regardait Vincent, inquiète. Elle devinait en lui une autre angoisse mais elle n’avait pas osé l’interroger. Il devait lui en parler librement, sans se sentir contraint.

Il était assis en face d’elle. Il avait été victime, en revenant de l’asile, d’un malaise. Une maladie s’était déclarée, se nourrissant de sa vie. Ce vol serait achevé dans quelques jours:

« Je suis impuissant, murmura Vincent, Paul et Aurore ne pourront pas compter sur moi.

 Pour l’instant tu es vivant. Et entre mes bras, tu le resteras.

 Mes forces déclinent. Que puis-je accomplir encore?

 Je serai aux côtés de tes amis. Et je t’aiderai.

 Tu le peux. Il me reste un dernier choix.

 Lequel?

 Celui de ma mort.

 Que...que veux-tu dire?

 Prends-moi, mêles tes jambes aux miennes et recueilles mon dernier soupir.

 Tu es fou! Je t’aime pour te rendre vivant et toi tu voudrais...

 Si je meurs entre tes bras, la nuit sera moins qu’une fumée. Tu ne me donneras pas la mort, je partirai libre. »

Nadia se détourna en tremblant:

« Je...je ne peux pas. »

Vincent ne bougeait pas, les yeux pâles. Il avait conscience de la douleur qu’il apportait à Nadia, la ressentait dans son âme, mais cette action extrême était la seule susceptible de le protéger des ténèbres, vivant dans le sourire de la femme pâle, les pulsions perverses avides de posséder son âme. Cette seule porte se refermait sans bruit, masquant la lueur. Il soupira, releva la tête, se figea brusquement.

Nadia était debout devant lui, silencieuse, le regard vacillant. Il sut, qu’une dernière fois, elle lui offrait son aide.

Je t’aime Nadia. Je sens ta souffrance alors que tu t’approches de moi, tes habits tombant au sol. Aimes-moi, permets-moi de lutter contre la nuit. Est-ce sensé de croire cela, ne suis-je pas encore captif de l’illusion? Un sens peut-il naître de notre existence?

Tu es mort, Vincent. Tu as quitté la vie comme tu l’as voulu, nos corps nus, nos souffles unis. Mes lèvres sont longuement restées mêlées aux tiennes, dans l’espoir fou que tu pourrais encore les sentir, que tu ne te trompais pas. Tes amis et leur fille guériront, je te le promets et je tiens toujours mes promesses. Au revoir, mon amour, je ne te laisserai pas longtemps seul.


LE HURLEMENT DU PREDATEUR







Il avait accepté l’invitation.

Le murmure de la nuit l’accueillait tandis qu’il s’avançait dans les champs, marchant à vive allure, se donnant sans réserves à l’énergie qui s’éveillait en lui. La lune pâle offrait à son sang une étrange chaleur, prolongement de celle qui l’habitait depuis que son corps évoluait, perdait les marques de l’enfance pour donner naissance à l’adulte. Cette nuit, il répondait enfin à l’appel qu’il pressentait depuis des années, allait rejoindre celle qui l’attendait.

Il dépassa les champs, fut enfin en face d’elle, de sa voix troublante, découvrit l’étendue de sa beauté, qu’il n’avait jusqu’ici qu’entrevue. Une puissance envoûtante se montrait à lui, consentante. Alors qu’il allait s'élancer, une soudaine appréhension le retint, une dernière hésitation avant le choix décisif. Il resta un instant immobile puis, avec une clameur, il se jeta vers la forêt, ses arbres impression-nants, ses feuilles caressantes, recherchant son étreinte.

Il sentit leur présence à ses côtés, entendit leur course. Les paysans les craignaient, y compris ses parents, leur prêtant toutes sortes de capacités mystérieuses, demandant l’aide de leur seigneur contre leurs incursions nocturnes dans les villages, mais lui désirait leur compagnie, aimait entendre leur chant. Il avait rêvé de nombreuses nuits de la horde rapide et silencieuse et maintenant, elle l’admettait avec elle, il devenait un de ses membres. Il n’était pas un ennemi, les hommes ne lui avaient pas inculqué leur peur et leur haine, il était libre. Cyril leva la tête vers les arbres, son rire parcourut les troncs, se mêla aux branches et aux feuilles.

Le jeune Martin était parti après le lever du soleil, sur la demande des villageois, à la recherche de frère Marcel qui s’était retiré quelques jours dans son ermitage. Ils craignaient sa violence mais il était la voix de Dieu, les pénitences qu’il leur imposait émanaient de Lui, et il leur semblait le seul à même de les secourir, mettre en échec la volonté des ténèbres. Ils avaient également envoyé une délégation à leur seigneur, mais ses chevaliers, malgré leur férocité, ne pourraient sans doute pas vaincre le mal. Contre un tel adversaire, l’aide de l’envoyé de Dieu serait nécessaire.

Cyril était allongé sur son lit, reprenant lentement conscience, les sensations découvertes quelques heures plus tôt survivant à la venue du jour. La lumière entrait dans la pièce, lui apportant sa douceur, mais elle n’était plus aussi attirante. Il avait eu accès à un autre univers, une autre source de plaisir, plus imprévisible et plus enivrante. Il sentit soudain sur ses lèvres un goût curieux, encore inconnu, mais agréable. Ses doigts effleurèrent une goutte qui laissa une marque rouge. Il la regarda en silence, en proie à un soudain malaise. Il connut un instant d’incertitude, son esprit vacillait, sa rencontre avec les loups acquérait une signification plus ambiguë, plus perverse. Cette hésitation le troubla quelques instants, brève tentative d’une force s’exprimant encore en lui. Mais le nouveau chemin représentait une tentation puissante. La crainte cessa d’être un obstacle, le chant sauvage lui promettait d’intenses expériences. Il choisit de l’écouter.

Il se leva, se rendit dans la petite pièce où ses parents prenaient un rapide déjeuner avant de retourner aux champs avec lui pour la matinée. Les images tremblaient légèrement, lui semblaient être envahies par une brume inexplicable. Ses parents ne montraient aucune agitation, ne se rendaient compte de rien. L’adolescent n’éprouvait pas de peur, attendait. Une scène vague se superposa à la pièce, un troubadour errant marchait, son instrument sur l’épaule, le visage fatigué mais souriant. Une jeune femme le regardait, devant un puits, l’attendant. A sa demande, elle lui offrait de l’eau, un soudain frisson les parcourait, une vive lueur se mêlait dans leurs yeux. La jeune femme emmenait le troubadour dans un château que Cyril reconnut, où elle était servante. L’image se modifia, dans la grande salle du château, que réchauffait un feu grondant, le troubadour chantait, au milieu des rires gras des chevaliers, de leurs propos vulgaires, entre leurs yeux emplis de vin. Un homme se distinguait dans cette troupe, le seigneur de ces lieux, dont personne n’osait soutenir le regard, assis, le visage immobile mais attentif, scrutant le troubadour avec une étrange intensité.

La brume reparut, la grande salle ne fut plus qu’un songe, Cyril retrouva ses parents qui préparaient leurs outils. Il ne leur dit pas un mot, ne voulant pas partager son expérience avec eux. Il ne comprenait pas par quel prodige il avait pu pénétrer dans cet endroit mystérieux, apercevoir son seigneur, mais il n’éprouvait aucune appréhension. Il savait qu’il devait cacher ces visions, sous peine d’affronter les angoisses nées de la superstition, mais il se fiait au soutien des loups. Ils l’avaient accepté parmi eux, leur voix le soutiendrait, lui donnerait les réponses.

Ils ne se montraient pas durant le jour mais Cyril était retourné dans la forêt. Il voulait lui exprimer sa gratitude pour son rôle dans sa seconde naissance. L’énergie était en sommeil, attendait l’ombre pour se réveiller, mais il devinait sa présence, sa violence latente. Ses mains caressaient les arbres, recueillaient le frisson des feuilles, recevaient d’eux un pouvoir obscur mais exaltant. C’est alors qu’il entendit la mélodie.

Il s’approcha avec prudence de sa source, vit une adolescente à la beauté troublante promener la lame d’un couteau sur un bout de bois. Il la reconnut sans peine. Marion était la fille de la guérisseuse, une femme sur laquelle couraient de nombreuses légendes. Les villageois la craignaient, malgré l’aide qu’elle leur donnait, frère Marcel la surveillait, montrant envers elle une nette hostilité. Marion suivait son enseignement, se révélant également habile dans le chant et la sculpture. Cyril l’observait, admirant ses charmes déjà épanouis. Un désir sauvage le prit, il imagina en souriant la jeune femme plaquée au sol, ses seins, ses hanches, ses jambes, livrés à ses mains, ses lèvres. Mais, tandis qu’il s’apprêtait à satisfaire sa pulsion, des paroles vinrent en lui, une voix s’éleva avec vigueur, le faisant chanceler. Deux puissances se mêlèrent en lui en une lutte implacable et incertaine, l’une d’elles céda provisoirement, Cyril commença à reculer.

Marion se retourna brusquement, ses yeux rencontrèrent les siens. Il vit des émotions soudaines et intenses faire trembler son visage. Il fit quelques pas, tendit la main:

« Bonjour, » murmura-t-il.

Pendant quelques secondes, elle ne répondit pas.

Lucas, aux aguets sur son cheval, écoutait la rumeur de la nuit. Ses serfs, misérable troupeau, étaient venus l’implorer d’organiser une battue, de les délivrer du fauve dont les crocs avaient laissé la marque sur trois cadavres. Il sourit. Sa patience était maintenant récompensée, le projet dont il suivait le déroulement depuis des années se réalisait, ces pauvres paysans et ses soldats grossiers ne pourraient que subir la colère de ce qu’ils allaient trouver, seul lui étant à même de maîtriser sa créature. Le premier affrontement s’annonçait sous les meilleurs auspices.

Les premiers mouvements furent presque imperceptibles, mais Lucas avait acquis, par de sombres pratiques, des capacités étonnantes et il les devina. La flamme d’une torche vacilla, un gémissement bref se fit entendre. La tension croissante des chevaliers se manifesta enfin, certains coururent vers la torche tombée. Lucas vit un éclair nocturne, une ombre se déplacer, rapide et meurtrière. Des cris s’élevèrent, les épées jaillirent, mais leur danse était sans effets, l’ombre esquivait les attaques, si vives soient-elles, tandis que ses ripostes atteignaient toujours leur but. Lucas écoutait les exclamations angoissées, les soupirs, avec un rire silencieux, s’émerveillant de la violence de l’être, de son goût pour le sang. Soudain, des feuilles craquèrent prés de lui.

Une silhouette massive, aux contours vaguement humains, se dressa avec un grondement, la lune éclaira une fourrure grise, une mâchoire découverte, prête à se refermer sur la chair. Lucas leva les yeux vers le loup qui semblait issu d’un esprit dément, sa volonté avide de le soumettre. L’animal inconcevable observait sa proie, la pulsion du meurtre le poussant à l’action, mais une force étrange s’opposait à son instinct, le retenait. Il poussa un hurlement, se pencha, comme pour attaquer, se détourna brusquement, disparut dans la forêt.

Lucas ne bougeait pas, savourant sa victoire. Ses espoirs n’étaient pas déçus. Il y’aurait d’autres révoltes, le loup obéirait avec réticence, sans cependant pouvoir modifier son destin. Lorsque son initiation serait achevée, son maître aurait acquis une arme redoutable, qui lui permettrait de poursuivre ses recherches. Les souvenirs revinrent, faisant naître le plaisir et le rire.

Il revoyait Julien, le troubadour, enfermé dans un cachot, évoquait leurs rencontres, durant lesquelles, par d’étranges paroles et au moyen de pouvoirs occultes, il s’était introduit dans son âme, avait éveillé ses pulsions primitives, avant de lui livrer Séverine, la servante amoureuse de lui. La première fois, Julien avait résisté, ses sentiments s’exprimant encore. Mais il lui avait imposé sa volonté, le chant bestial était monté en lui, il avait perdu les attitudes des humains, le grogne-ment remplaçant la parole. Avec ses dents, il avait arraché les habits de Séverine, l’avait sauvagement prise, ignorant ses cris et ses larmes. Lucas exultait. Cyril aurait bientôt accès à ce passé. Ce serait alors la dernière rébellion, le duel décisif qui verrait triompher l’un des combattants.

Cyril était allongé sur son lit, incapable du moindre mouve-ment, en proie à une fièvre étrange. Les images nocturnes se brouil-laient, il devinait une forme humaine au regard intense, à laquelle il n’accordait aucune signification précise. Il ne ressentait pas d’inquié-tude, juste une grande fatigue, savait que l’obscurité lui rendrait ses forces. Autour de lui, dans le village, un murmure se propageait, précédant la peur. Des phrases circulaient, parlant d’un épouvantable carnage, des talismans étaient accrochés aux portes, des prières adressées au ciel. Tous attendaient la venue de frère Marcel, espéraient en son savoir.

Elle ouvrit lentement les yeux, s’étonnant de se retrouver seule. Où étaient les soudards, pourquoi ne venaient-ils pas? L’attente était peut être plus cruelle que leurs étreintes brutales, elle laissait à la douleur le temps de croître, alimenter la folie qui la dominait depuis des années. Une silhouette floue apparaissait parfois, venue du passé, sans puissance toutefois. Elle n’était plus qu’un corps blessé, une âme qui souffrait.

Un son nouveau, d’abord faible, fut lentement audible. Elle leva la tête, troublée, tandis qu’il devenait plus riche, plus varié. Il fit naître un écho en elle, éveilla un souvenir lointain. Le brouillard s’écarta, non sans résistance, une musique s’éleva:

« Séverine, viens vite! »

Une main la saisit, l’entraîna. Elle reconnut Christelle. La jeune femme avait été livrée aux soudards depuis peu, tandis que son mari était enfermé pour avoir contesté une décision de Lucas. Séverine sentit ses bras l’entourer, la soutenir, marcha vers la porte ouverte. Autour d’elles, des corps étaient étendus, soldats violents désormais silencieux. La lumière accueillit les deux femmes, la musique s’affirma en Séverine. Elle sentait la présence de Julien, qui éveillait son âme, ses yeux, rendait à son corps tourmenté une certaine beauté.

Cyril était dressé, les bras écartés face au vent, montrant son respect à ce souffle parfois clément mais souvent indomptable, n’obéis-sant à personne. Les voix anciennes, bestiales, accentuaient leur influence, corrompant son âme. Leur refrain assujettissait son esprit, qui protestait encore, refusait de capituler malgré l’avancée de l’ombre. Une image gardait un pouvoir, une femme qui dormait à l’intérieur de cette maison, une femme à la beauté envoûtante mais fragile, vulnérable sous ses griffes. Des pas troublèrent la nuit, la porte s’ouvrit doucement, laissant sortir Marion:

« Cyril? »

Elle s’avança vers lui. S’aventurer à l’extérieur à une telle heure, après les meurtres sauvages, était une folie dont elle avait conscience. Sa peur, son instinct de survie, perdaient cependant toute valeur face aux sentiments qui la harcelaient depuis qu’elle était devenue femme, et qu’elle avait vainement tenté de dominer. Son intelligence restait vive, elle devinait en Cyril un murmure étrange, inquiétant, mais elle ne pouvait lutter contre son amour. Cyril la regardait approcher, sentait le loup monter en lui, sa fourrure s’apprêter à remplacer sa peau.


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